Dissertation Serions Nous Plus Libres Sans Letat Cest Moi Louis Xiv

 

Thomas Hobbes, théoricien de l'absolutisme (1588-1679)

 

Aux élèves : je remets ici le corrigé de la dissertation dont le sujet était "serions-nous plus libres sans l'Etat ? J'ai ajouté une notice sur Thomas Hobbes, théoricien de l'absolutisme (de l'Etat absolu) et une analyse du frontispice du Leviathan (à la fin).

 

Thomas Hobbes (5 avril 1588 à Westport, Angleterre – 4 décembre 1679 à Hardwick Hall, dans le Derbyshire, en Angleterre) est un philosophe anglais. Son œuvre majeure, le Léviathan, eut une influence considérable sur la philosophie politique moderne, par sa conceptualisation de l'état de nature et du contrat social, conceptualisation qui fonde les bases de la souveraineté. Quoique souvent accusé de conservatisme excessif (par Arendt et Foucault notamment), ayant inspiré des auteurs comme Maistre et Schmitt, le Léviathan eut aussi une influence considérable sur l'émergence du libéralisme et de la pensée économique libérale du xxème siècle, et sur l'étude des relations internationales et de son courant rationaliste dominant : le réalisme.

 

"L'Etat est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s'échappe de sa bouche : "Moi l'Etat, je suis le peuple." (Nietzsche) : instrument d'émancipation et de liberté, puisqu'il permet de garantir la sécurité des individus, l'Etat peut devenir, en certains cas, une machinerie de pouvoir profondément destructrice et aliénante. 

 

L'Etat est l'ensemble des institutions (politiques, juridiques, militaires, administratives, économiques) qui organisent une société sur un territoire donné. La notion d'Etat suppose premièrement la permanence du pouvoir : l'Etat n'apparaît que lorsque le pouvoir s'institutionnalise, lorsqu'il cesse d'être incorporé à la personne d'un chef et deuxièmement la "chose publique" (res publica) : si le pouvoir de l'Etat n'appartient pas à son détenteur, s'il n'est pas sa propriété personnelle, c'est qu'il définit un espace public commun à tous.

 

L'Etat doit être distingué de la nation, ensemble vivant d'individus concrets ayant en commun une Histoire, une langue et un territoire.

 

Etre libre, cela signifie d'abord ne pas être empêché de faire ce que l'on veut, sortir de chez soi ou quitter son pays par exemple, ou encore dire sans crainte ce que l'on pense. Par suite, la liberté est conçue habituellement comme absence de toute contrainte étrangère. Dans la civilisation grecque, la liberté est la libre condition de l'homme qui n'est pas esclave (servus) ou prisonnier. La liberté fut donc d'abord un statut, une condition sociale et politique garantie par un ensemble de droits et de devoirs. Comme l'a montré Hannah Arendt dans La Crise de la culture, sans une vie publique politiquement garantie, la liberté est un mot vide sens, elle ne peut avoir aucune "réalité mondaine".

 

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

Nous examerons la justification de l'Etat en tant qu'incarnation de l'intérêt général et garantie de la liberté des citoyens, puis la dénonciation des dangers en germe dans l'Etat. Nous nous demanderons enfin quelle forme d'Etat est la plus susceptible de garantir la liberté des individus.

 

Se demander si nous serions plus libres sans l'Etat suppose que la liberté existait avant l'instauration de l'Etat. C'est précisément ce que conteste Thomas Hobbes, l'un des premiers penseurs de l'Etat moderne. Hobbes part d'abord d'un constat : sans un pouvoir fort qui commande leur obéissance, les hommes s'entre-déchirent. Dans Le Léviathan, son oeuvre majeure, Hobbes pose d'abord la fiction théorique d'un "état de nature", état dans lequel se trouvent les hommes, abstraction faite de tout pouvoir et de toute loi. Dans cet état, les hommes sont gouvernés par le seul état de conservation (le "conatus" ou désir de persévérer dans son être) ; étant égaux, les hommes ont les mêmes désirs, les mêmes droits et les mêmes moyens de parvenir à leurs fins.

 

C'est pourquoi l'égalité naturelle entre les hommes se transforme naturellement en rivalité. L'état de nature, c'est l'état de la "guerre de tous contre tous". "L'Homme est un loup pour l'Homme" : doué de raison, c'est-à-dire de la capacité de calculer et d'anticiper, il prévoit le danger et attaque avant d'être attaqué. L'angoisse de la mort fait peser sur la vie de tous une menace permanente. Les mêmes raisons qui ont conduit les hommes à l'état de guerre, le calcul et la peur de la mort, vont donc conduire les hommes à en sortir, c'est-à-dire à quitter l'état de nature.

 

Sortir de l'état de nature, c'est pour chacun renoncer à son droit naturel au profit de l'ordre et de la sécurité dont le souverain - homme ou assemblée - qui exercera le pouvoir, sera le garant. C'est donc d'un contrat, c'est-à-dire d'un acte volontaire et juridique, que naît le pouvoir, l'Etat. Pour autant, le pouvoir n'est pas arbitraire, ni despotique, bien qu'il doive être, selon Hobbes, absolu.

 

L'Etat incarnerait donc l'intérêt général et préserverait la sécurité, l'ordre, mais aussi la liberté. L'Etat a trouvé son apologiste le plus fervent en la personne de Hegel pour qui l'Etat est la réalisation de l'idée morale et du droit qui, sans l'Etat, demeureraient des abstractions.

 

Certains penseurs, comme Nietzsche ("l'Etat est le plus froid des monstres froids") voient au contraire dans le culte de l'Etat un danger dont le totalitarisme fut, en notre siècle, la manifestation. Dans nos sociétés dites "démocratiques", l'extension de la bureaucratie, la complexité des technostructures rendent la gestion de l'Etat de plus en plus étrangère aux citoyens et aux peuples.

 

D'où le développement d'un anti-étatisme qui dénonce la violence que l'Etat exerce sur les individus en les dépossédant d'eux-mêmes : l'anarchisme et le marxisme.

 

Pour les anarchistes (Bakounine, Proudhon), l'Etat est le mal politique absolu, l'oppression incarnée dévorant les forces vives et la liberté des individus. Les anarchistes préconisent une société sans Etat, dans laquelle les rapports entre les hommes seraient exclusivement fondés sur des associations mutuelles et des contrats privés.

 

Selon Marx, l'Etat est au service de la classe dominante ; il n'est que le moyen institutionnel de perpétrer la domination et l'exploitation de classe. En supprimant les oppositons de classe, la révolution doit conduire, à terme, à la suppression de l'Etat, après une période de transition : la "dictature du prolétariat".

 

La dictature du prolétariat à travers l'exercice du pouvoir par un parti unique n'a pas libéré l'homme de l'oppression, mais a accru le pouvoir d'oppression de l'Etat dans des proportions inimaginables en donnant lieu à une hypertrophie totalitaire de l'Etat.

 

De sorte que c'est dans l'Etat de Droit que semblent se trouver les garanties de la liberté. John Locke, penseur de l'Etat libéral estime que le pouvoir de l'Etat doit être limité. Institué pour sauvegarder la liberté et la propriété privée, sa sphère de compétence ne doit pas excéder le domaine public.

 

"Moi l'Etat, je suis le Peuple !" Nietzsche montre à travers cette prosopopée que l'Etat devient un "monstre froid" à partir du moment où il ne représente plus la nation et confique les droits de la société civile et des individus. La nation (du latin "natio", naissance), au sens large est une communauté humaine élargie, regroupant des individus partageant, le plus souvent, une Histoire, une langue, des institutions, une monnaie et un territoire. La nation, comme corps politique exprimant la volonté générale, est souveraine, à l'égard de ses membres et à l'égard des autres nations. Selon Aristote, la communauté politique ne doit être ni trop étroite, ni trop large, le modèle en est la Cité. La nation,  forme moderne de la communauté politique dépasse le cadre de la Cité antique par sa taille et sa complexité.

 

Depuis la Révolution française, la nation est la détentrice de la souveraineté, comme le montre le préambule de la Constitution de la Vème République : "Au nom du Peuple français..."

   

Hannah Arendt faisait remarquer dans La crise de la culture que la liberté n'est qu'un mot vide de sens s'il ne recouvre pas des réalités concrètes. Un peuple qui n'a plus la maîtrise de sa monnaie, de ses frontières, de sa politique intérieure et de sa politique étrangère est-il encore un peuple libre ? Un "super-Etat" qui tend à faire disparaître les nations pour les fondre dans une "confédération" dominée par le peuple le plus puissant, est-il compatible avec la liberté des peuples ?

 

Selon Hobbes et les théoriciens du "contrat social", l'Etat a été instauré pour garantir la sécurité, l'ordre et la liberté des individus. Hegel, fervent apologiste de l'Etat voit dans l'Etat la réalisation concrète de l'idée morale et du Droit. Cependant, l'Etat représente un danger totalitaire quand il absorbe la société civile au lieu de la représenter. C'est la raison pour laquelle les anarchistes désirent supprimer l'Etat. Réalité ambiguë, l'Etat apparaît cependant comme un mal nécessaire. Les libéraux (John Locke) proposent, non de supprimer l'Etat, mais de limiter ses pouvoirs. Mais n'oublions pas que l'Etat détient son autorité de la nation, ensemble vivant d'individus concrets et véritable détentrice de la souveraineté.

 

 


 

Le frontispice du Leviathan de Thomas Hobbes :

 

L'image du roi est composée d'une multitude d'individus ; elle tient les attributs des pouvoirs temporels (glaive) et spirituels (crosse). Elle figure aussi bien la théorie du contrat social (et de l'état de nature) que l'absolutisme intégral de Hobbes. L'état de nature de Hobbes est une fiction méthodologique qui correspond à l'état brut des individus, une fois démontée la mécanique de la machine de l'Etat. Comme Hobbes identifie les droits naturels des individus avec leurs passions, l'état de nature s'identifie avec un état de guerre universelle.

 

Mais la crainte de la mort (une des passions les plus fortes) et la raison (faculté de calculer) fait voir aux hommes les avantages comparatifs de l'état civil. Par une seule et même convention (le Contrat social), les hommes se constituent en société civile et politique (le contrat d'association) et au même moment ils instituent un type de gouvernement auquel ils s'en remettent totalement (par le contrat de sujétion qui résorbe le contrat d'association). 

 

Tous ces individus qui constituent le corps du monarque sont les associés et les sujets qui sont passés de l'état de nature à l'état politique en se soumettant au pouvoir absolu du gouvernement  : c'est la théorie de l'absolutisme intégral. Cet absolutisme est radical parce qu'il est fondé sur le principe même de l'Etat, le Contrat social : les individus dispersés de l'état de nature deviennent un corps unique, un nouvel être et leur vie est personnifiée par le Prince auquel ils sont tous également assujettis de leur propre gré.

 

Cet absolutisme est intégral parce que le Gouvernement (prince ou assemblée) qui personnifie l'Etat détient un pouvoir qui s'étend à tous les aspects de la vie humaine : biens, individus, idées et même la vie religieuse de ses sujets. On remarque à ce propos que le roi (le souverain du contrat social) tient aussi l'attribut du pouvoir spirituel : la crosse, l'épée et la crosse sont les symboles du pouvoir absolu et intégral détenu par le roi. Cet absolutisme est polymorphe, parce que selon Hobbes les trois formes de gouvernement (démocratie à base populaire, aristocratie et monarchie) sont également absolues. Pour Hobbes, "tout régime politique est par définition absolutiste". Le verset en haut de la page illustre cet absolutisme: "Il n'y a pas de puissance sur terre à laquelle il (le Léviathan, le souverain, l'Etat)  puisse être comparé."

Le Léviathan est un monstre marin de la Bible : ici, il est composé de nombreux individus (et non d'écailles) afin d'illustrer la théorie hobbésienne du contrat social.

Ce frontispice exprime aussi la nouvelle théorie dite "des deux glaives' : le "césaropapisme" : le monarque détient le pouvoir temporel et spirituel. Le frontispîce est donc également la représentation symbolique de la monarchie anglaise à partir du roi Henri VIII qui en 1534 se déclare chef spirituel de l'Angleterre par l'Act of Supremacy.

Les images sous le glaive et sous la crosse représentent les attributs du pouvoir temporel et spirituel : le château symbolise le contrôle du territoire, l'Eglise, le contrôle du diocèse, la couronne symbolise le pouvoir temporel, la mitre le pouvoir spirituel, les canons, les fourches, les fusils  le maintien de l'ordre, la foudre divine, le pouvoir de juger et de retrancher les hérétiques. Le souverain a le monopole de la violence et son pouvoir s'exerce aussi bien sur les corps que sur les consciences.

 

 

Le « printemps arabe » a fait resurgir la vieille question : ce peuple est-il mûr pour la liberté ?

La Révolution française avait déjà soumis ce dilemme à Kant, qui avait répondu : si l’on attend qu’un peuple soit mûr pour lui accorder la liberté, il ne sera jamais libre. « Car on ne peut pas mûrir pour la liberté si l’on n’a pas été préalablement mis en liberté »

Le raisonnement semble imparable : comment apprendre à être libre tant qu’on est esclave ? Pourtant, avec tout le respect dû à Kant, cela ressemble à un sophisme.

Un sophisme de Kant ? Comment est-ce possible ? Sans doute, les bonnes intentions ne manquent pas.  Son argument légitime toute révolution, qui est un brusque passage de la servitude à la liberté. Sans doute, à l’inverse, l’argument de la « non maturité pour la liberté » a servi de prétexte à ceux qui refusaient l’accès à la liberté à certains hommes, condamnés à croupir dans les caves de l’histoire. Sans doute Kant n’ignore-t-il pas les dangers de ces brutales libérations, et admet avec réalisme que les premiers pas seront dangereux. Un bel euphémisme pour résumer les massacres de masse de la Révolution française…Mais « on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs », diront réalistes et cyniques qui, avec Hegel et Marx, justifient le rôle de la violence dans l’histoire. Une bien étrange escorte pour le très vertueux Kant !

Revenons sur le fond de l’argument kantien : on n’apprend pas à être libre sans être déjà libre.

Une objection pédagogique d’abord : comment apprend l’enfant ? Kant le sait bien, qui dit que l’éducation suppose le dressage préalable, et que toute la difficulté est d’éduquer à la liberté par la contrainte. Laissez donc l’enfant directement libre et livré à lui-même, vous en ferez un monstre de tyrannie et de barbarie, ou un enfant sauvage. Apprendre la liberté à l’enfant passe par un encadrement sévère de ses expériences, et par l’acquisition progressive de la maîtrise de soi, tant physique qu’affective et morale.

Mais, dira-t-on, un peuple n’est pas un enfant. Voire…Et qui sera l’éducateur d’un peuple ? L’histoire nous en a donné d’illustres : Moïse, Périclès, Louis XIV, Gandhi, Mandela…

Seconde objection, historique celle-là : la démocratie occidentale est le seul régime de liberté politique que le monde nous ait donné de voir depuis l’antique Athènes. Or, cela ne s’est pas fait en un jour. Les Révolutions anglaise et française s’inscrivent dans un long et cruel apprentissage, à l’ombre d’un despotisme plus ou moins éclairé ; un long apprentissage de la liberté fait de guerres civiles, de réformes religieuses sanglantes, de lente émancipation de la femme, de conquêtes scientifiques et techniques, de progrès du droit, d’audaces philosophiques et artistiques… La liberté est le fruit, jamais assez mûr, d’une lente et douloureuse libération.

L’histoire n’est pas en blanc et noir, liberté ou servitude. Elle est souvent en gris et en demi-teintes, dans cet entre-deux incertain du progrès de la liberté qu’on appelle « processus de civilisation » (Norbert Elias), et qu’aucune révolution, si glorieuse soit-elle, ne saurait économiser.

Oui, il faut mûrir pour la liberté. Oui, la liberté s’apprend et se mérite. Chez un enfant cela s’appelle « éducation », chez un peuple « civilisation ».

Patrick Ghrenassia

    Tags: civilisation, éducation, esclave, Hegel, histoire, Kant, liberté, Marx, révolution, sophisme

    Article du on Dimanche, novembre 27th, 2011 at 18:13 dans la rubrique Actualité en questions. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

    0 Replies to “Dissertation Serions Nous Plus Libres Sans Letat Cest Moi Louis Xiv”

    Lascia un Commento

    L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *